Revue de presse octobre 2019 : précarité structurelle de l’emploi académique et clochardisation de l’ESR

Deux articles parus en octobre 2019, l’un dans Le Monde, l’autre sur le blog Doctrix, soulignent la précarité structurelle de l’emploi académique ainsi que l’aggravation de la précarisation des jeunes chercheur·se·s que représente l’introduction des « contrats de projets ». Nous reproduisons ci-dessous des extraits de ces textes, ainsi qu’un communiqué du SNESUP qui alerte, avec la nouvelle loi de programmation pluriannuelle de la recherche, sur la fin programmée du statut de MCF fonctionnaire. En cette fin de mois d’octobre, la députée Sabine Rubin, alertée par la CJC sur le mépris institutionnel que subissent les jeunes chercheurs enseignants vacataires, a également dénoncé la clochardisation des jeunes chercheurs. Son intervention à l’Assemblée nationale est accessible ci-dessous.

1. « Le blues des chercheurs français« , par David Larousserie, Le Monde, 14 octobre 2019

Le gouvernement s’apprête à proposer une programmation pluriannuelle de la recherche publique. Si la mesure répond à une demande ancienne de visibilité budgétaire, elle est loin de régler tous les problèmes entravant l’activité des scientifiques, qui souffrent d’un manque de moyens et d’une vision trop comptable de la science. Enquête sur un malaise profond

« On est à l’os ! Des jeunes arrêtent leur carrière, des seniors partent à l’étranger. On recrute, mais pas dans les pays les plus en pointe. » Cette confidence d’un président d’organisme de recherche français sur la situation financière et humaine dans ses propres laboratoires en dit long sur le malaise des chercheurs. Il suffit de tendre l’oreille pour que les témoignages affluent, de toutes les disciplines.

Ecoutons-les : « A mon époque, si j’avais dû demander sans cesse des financements, je ne sais pas si j’aurais continué… », nous confiait récemment Serge Haroche, ancien administrateur du Collège de France et Prix Nobel de physique 2012. « Je suis déjà désabusée, sept ans seulement après avoir été recrutée au CNRS. Je ne reconnais plus mon métier dans lequel je dois tout faire, de la recherche, de l’encadrement de jeunes, des tâches administratives, de la recherche de financement, des rapports, de la gestion d’équipe… A ce rythme, je ne tiendrai pas », confesse une biologiste. « J’ai failli y passer cet été, à cause d’une infection à la vésicule attribuée au stress. J’avais pas mal de symptômes depuis longtemps que j’aurais dû écouter… mais je n’avais pas le temps », témoigne un astrophysicien, professeur dans une université.

En 2015, un sondage réalisé par l’association Science en marche auprès de 2 000 directeurs d’unités de divers organismes confirmait un malaise général : 70 % d’entre eux estimaient ne pas avoir assez de moyens pour travailler. Le baromètre Educpros, qui interroge des personnels de l’enseignement supérieur, pointait la baisse du taux de satisfaits dans leur travail, passé de 82 % en 2014 à 75 % en 2017.

Depuis des années, les syndicats, les instances représentatives comme le « parlement de la recherche », le Comité national de la recherche scientifique (CoNRS) ou des associations comme Science en marche (en 2014) ou RogueESR (en 2016) alertent sur la situation dans les laboratoires. Cette année, les sommités de la recherche française et de l’Etat, présidents d’organismes ou d’universités, parlementaires, ministre et même premier ministre ont semblé prendre la mesure de la situation. C’est en effet Edouard Philippe qui a reçu le 23 septembre les rapports de trois groupes de travail, destinés à l’éclairer sur une future loi de Programmation pluriannuelle de la recherche, annoncée pour 2020, et censée dissiper les malaises. […]

Le manque de personnel

[La] pénurie de moyens et l’apparition des financements compétitifs [qui caractérisent la recherche française] ont […] des conséquences sur l’emploi. Un autre faux paradoxe est qu’il y a de plus en plus de chercheurs, mais que les laboratoires manquent de personnel ! En 2016, il y avait ainsi 114 456 chercheurs dans le public, soit 1,6 % de plus qu’en 2009. Cependant, la hausse masque deux phénomènes. D’une part, la catégorie dite de soutien à la recherche (gestionnaires, secrétaires, techniciens, ingénieurs) est elle en baisse de 0,9 % sur la même période. D’autre part, tous les chercheurs ne sont pas fonctionnaires, et environ 30 % travaillent avec des contrats à durée déterminée (les post-doctorants). L’INRA décompte 43 % de contractuels et le CNRS 22 %. Ces contrats, qualifiés de « précaires » par ceux qui les critiquent, ont permis d’augmenter la main-d’oeuvre au détriment des emplois permanents. « Côté permanents, les recrutements de maîtres de conférences ont diminué de 36 % entre 2012 et 2018. Ceux de chargés de recherche ont baissé de 27 % entre 2008 et 2016 », écrivent les rapporteurs du second groupe de travail.

Ce qui n’est pas sans conséquence. « Il y a vingt ans, quand j’ai débuté, nous avions trois souffleurs de verre, deux électriciens, un menuisier… C’est fini, se souvient Lorena Klein, ingénieure CNRS à Chimie ParisTech et membre de plusieurs comités hygiène et sécurité (CHSCT). Il y a aussi moins de personnel administratif, alors les chercheurs et ingénieurs s’occupent de réserver les hôtels ou les billets de train ou d’avion. Mon métier a changé ! » « Quand je suis arrivé, j’ai dû monter moi-même mon bureau en kit », se souvient une recrue CNRS, pourtant dans un institut bien doté. Même complainte chez un professeur d’université et praticien hospitalier dans une équipe mixte de l’Inserm : « A la création de mon équipe, il y a une quinzaine d’années, nous avions une secrétaire de gestion, partagée avec d’autres équipes. Maintenant, elle est remplacée par une cellule de gestion qui n’est pas sur place. Alors, c’est nous ou les techniciens qui gérons. » […]

Mais avant de devenir chercheur-à-tout-faire, encore faut-il avoir un poste. En plus de la nécessité de publier pour présenter un bon CV, la pénurie exerce une pression sur les jeunes. A l’Inserm, en 2019, il y avait 60 postes pour 368 candidats, à l’INRA, 37 pour 685 et au CNRS, 250 pour 4 712. L’âge du premier recrutement est de 33 ans. Au CNRS, la tension s’est aggravée. Étaient ouverts 50 postes de moins qu’en 2018. Par ailleurs, 12 000 personnes ont signé la pétition de RogueESR, et une centaine de lauréats de bourses européennes ont dénoncé, dans une tribune au Monde, en juin, un « sabordage » de l’organisme en vain. Le gouvernement a renvoyé d’éventuelles ouvertures de postes à la future loi de programmation. […] [L]es sociétés savantes estiment que les besoins en chercheurs, enseignants-chercheurs, techniciens… se montent à 2 000 emplois supplémentaires par an, pendant cinq ans.

Les syndicats critiquent aussi la précarité et le nombre de contrats courts permis par l’enveloppe des projets sur appel d’offres. Lors de l’assemblée générale du CoNRS, c’est l’un des rares points à avoir fait débat, certains voulant que le recours aux CDD soit exceptionnel, d’autres arguant qu’ils sont nécessaires au fonctionnement des laboratoires. La version finale invite à les « limiter » . « L’emploi permanent est un avantage compétitif de la France. C’est aussi une manière de préserver une recherche plus libre et indépendante que si le poste est précaire », avaient rappelé lors d’une conférence de presse les représentants du CoNRS, le 4 juillet.

Ce débat ancien se complexifie avec les nouvelles recommandations des groupes de travail. Ceux-ci proposent de développer des systèmes de chaires, junior ou senior, ou des contrats de « titularisation conditionnée » (tenure track dans le modèle anglo-saxon), voire des CDI de mission scientifique correspondant en fait à des CDD. Outre une prime, les chaires apportent des financements pour recruter des doctorants et post-docs, ainsi qu’un budget de fonctionnement minimal. Pour un « junior », cela équivaudrait à une titularisation conditionnelle : à l’issue du contrat de chaire, un poste permanent pourrait lui être attribué. Pour un « senior », le dispositif servirait à attirer des « chercheurs de grande réputation internationale ». Le CDI de mission est un contrat qui s’arrête à la fin du projet ou de son financement, comme cela existe pour certains établissements à « caractère industriel et commercial » (Andra, CEA, Ineris…).

Même si ces « innovations » ne seraient qu’expérimentales ou limitées en nombre, le syndicat national des chercheurs, SNCS-FSU, par exemple, s’y oppose. « Aucun syndicat ne veut de ces tenure tracks à la française. Pourquoi faire un système de chaire junior au lieu de donner les moyens pendant trois-quatre ans à tous les recrutés ? Pourquoi introduire des différenciations entre chercheurs ? C’est une façon de ne pas augmenter les moyens », tranche Patrick Monfort, le secrétaire général du syndicat. […]

Le spectre du risque psychosocial

« Les réformes des dernières années et le manque de financement ont conduit à une forte augmentation du mal-être des personnels de recherche et de la souffrance au travail », écrit le CoNRS dans son constat du 4 juillet, citant l’augmentation du nombre d’accidents du travail dans les établissements de recherche et d’enseignement supérieur. De 4 711 en 2017, ils passent à 5 886 en 2018. « Le ministère n’accepte pas ces constats car cela montre qu’il ne fait pas son travail de prévention », estime Lorena Klein, qui regrette que les risques soient « niés » et qu’on parle plus de « qualité de vie » que de « prévention » . Le CoNRS recommande de « développer (…) des dispositifs efficaces de prévention, d’alerte et de gestion des risques psychosociaux, des situations de souffrance au travail et des situations de harcèlement moral, professionnel ou sexuel .

« J’aime mon métier malgré les difficultés, mais à un moment j’avais trop de charge de travail, et j’ai dit stop », témoigne un ingénieur de recherche en chimie. « Je sors de trois-quatre ans de dépression après ma nomination comme professeur. J’avais de nouveaux cours à préparer, j’arrivais dans un groupe marqué par des tensions internes, je devais courir après l’argent. Des cas comme le mien, j’en vois plein, témoigne une enseignante dans une grande université parisienne. Depuis un an, ça va mieux, mais j’ai changé ma manière de travailler. »

Difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène. « Les problèmes ont du mal à remonter car on n’ose pas en parler », confie Christine Eisenbeis, citant un extrait d’un rapport de médecine du travail de 2016 d’une université parisienne : « Plusieurs personnes évoquent un stress du fait du travail. Ce sont les personnels des filières pédagogiques et les maîtres de conférences qui se manifestent avec l’impression de s’investir beaucoup sans que cela soit perçu, que cela est vain, déplorant une surcharge et une désorganisation de leur temps de travail. »

Au CNRS, le bilan social de 2016 recensait 955 permanents et 87 contractuels en « surveillance particulière » pour des risques psychosociaux sur plus de 31 000 personnes […].

2. « La thèse : les causes collectives d’une « épreuve personnelle » » par Luc Sigalo Santos et Vincent Lebrou, Doctrix, 17 octobre 2019

Une épreuve personnelle, des causes collectives

Le 9 septembre 2019, le quotidien La Croix publiait un article de Raphaël Baldos intitulé « La thèse, l’épuisant marathon des doctorants ». Partant de la baisse du nombre d’étudiant.e.s inscrit.e.s en doctorat depuis 2009, le journaliste y met l’accent sur la thèse comme « épreuve personnelle », évoquant le tiraillement entre le statut d’étudiant et celui de travailleur, la difficulté de concilier cette activité chronophage avec sa vie personnelle, mais aussi l’isolement ressenti par beaucoup de doctorant.e.s – notamment en sciences humaines et sociales (SHS)[1]. L’article passe en revanche très rapidement sur la précarité structurelle des doctorant.e.s et les enjeux liés à leur encadrement, qui peuvent eux aussi expliquer la baisse d’attractivité du doctorat.

Dans un registre proche, le magazine Sciences Humaines publiait quatre ans plus tôt un article d’Héloïse Lhérété, intitulé « La solitude du thésard de fond ». La journaliste note que les « obstacles » à la réalisation d’une thèse sont « nombreux », mettant en avant « l’inconfort moral », « la déprime » et « l’angoisse », ainsi qu’« une flemme persistante, des pannes d’oreiller à répétition, un téléphone qui sonne trop souvent, une addiction à Internet ». Elle conclut, certes sur le mode de la parole rapportée, que « cette solitude fait partie de l’apprentissage ». En revanche, là encore, l’idée selon laquelle « l’université française ne brille pas par ses capacités d’encadrement » est mentionnée sans être approfondie.

Ces articles, outre qu’ils tendent à oublier que le travail doctoral peut être épanouissant, ont pour principal inconvénient de véhiculer une conception très individualisante de la thèse, qui peut conduire à culpabiliser les doctorant.e.s comme on culpabilise les chômeurs.ses et les allocataires du RSA[2]. À l’inverse, nous voulons ici rappeler que cette « épreuve personnelle » a bien des causes collectives. À partir de notre position de « jeunes » maîtres de conférences en science politique[3], nous souhaitons mettre l’accent sur trois d’entre elles, sans prétendre à l’exhaustivité et en parlant plus particulièrement de notre discipline[4]. Cette tribune a pour objectif de (re)lancer une réflexion collective sur de tels enjeux.

Pauvreté et insertion incertaine : une précarité structurelle

La première cause collective qui fait de la thèse une épreuve est connue au-delà du milieu universitaire : c’est la précarité structurelle de l’emploi académique. Ainsi, en science politique, il manquait en 2016 près de 84 postes d’enseignants-chercheurs titulaires, soit 30 % du nombre d’enseignants-chercheurs titulaires actuellement en poste dans la discipline[5]. Cela rend l’insertion professionnelle des jeunes docteur.e.s d’autant plus incertaine. En cause : l’augmentation du nombre de postes de titulaires[6] a été inférieure à celle du nombre d’étudiant.e.s et d’heures dispensées[7], de sorte que les effectifs ne sont pas à la hauteur des besoins. En témoigne le recours accru et massif aux vacations d’enseignement : celles-ci sont souvent assurées par des docteur.e.s sans poste, du fait du manque de places de titulaires, et par des doctorant.e.s sans contrat, du fait de financements de thèse insuffisants par leur nombre et leur durée (trois ans, alors qu’une thèse en science politique dure en moyenne entre six et sept ans). Ces vacataires sont souvent payés dans des délais très longs[8], une situation que dénonce de longue date l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP). De surcroît, ces vacataires sont souvent isolés car ils ont rarement accès à un espace de travail. Si la participation à des collectifs de précaires[9] compense pour partie cet isolement, les perspectives moroses d’emploi académique[10] produisent des effets de démobilisation et alimentent entre eux une dynamique concurrentielle. Si celle-ci peut émuler certains doctorant.e.s professionnalisé.e.s, elle peut aussi inhiber les autres, notamment celles et ceux qui sont contraint.e.s de travailler à côté de leur thèse, renforçant ainsi les inégalités préexistantes à l’entrée en doctorat[11]. Le directeur ou la directrice de thèse joue ici un rôle non négligeable : en fonction de son capital symbolique et de sa position institutionnelle, il.elle dispose de marges de manœuvre variables pour intégrer ses doctorant.e.s et les aider à décrocher un emploi académique stable.

Faire tout, et faire vite : des injonctions difficilement conciliables

La deuxième cause collective qui fait de la thèse une épreuve est connue dans le milieu universitaire, mais assez peu au-delà : c’est la difficulté des doctorant.e.s de concilier des injonctions institutionnelles parfois contradictoires. D’un côté, il est admis que la professionnalisation passe par l’enseignement, sous la forme d’une mission d’enseignement associée à un contrat doctoral (64h de TD), d’un poste d’ATER à temps complet ou partiel (192h ou 96h de TD), mais aussi de vacations. L’enseignement, auquel les doctorant.e.s ne sont pas ou peu formés, s’avère très chronophage : au temps de présence s’ajoute la préparation des cours, la correction des copies, les échanges avec les étudiant.e.s et l’administration, etc. Côté recherche, la professionnalisation consiste pour les doctorant.e.s à communiquer sur leurs travaux en cours, et surtout à publier des articles dans des revues académiques. Outre ces deux injonctions chronophages à enseigner et à publier, la thèse s’apparente dans le même temps à une course contre la montre : les écoles doctorales imposent aux doctorant.e.s des durées de thèse de plus en plus courtes, certaines allant jusqu’à refuser de réinscrire les « retardataires » quitte à les priver d’accès aux bibliothèques universitaires et à les isoler davantage. Cette situation est d’autant plus problématique qu’une thèse courte n’est pas toujours jugée compatible avec les critères de qualité scientifique nécessaires pour être qualifié, puis recruté dans la discipline. Contrairement à l’idée selon laquelle la thèse est l’unique tâche du.de la doctorant.e, le parcours doctoral consiste en réalité à faire tenir ensemble des injonctions parfois contradictoires formulées par des instances (laboratoires, écoles doctorales, CNU, etc.) où les doctorant.e.s peinent à faire entendre leur voix. Le niveau de concurrence très élevé entre jeunes chercheur.e.s renforce le poids de ces injonctions, de telle sorte qu’il faut « cocher toutes les cases » pour espérer embrasser une carrière académique.

Des relais parfois inexistants : un sous-encadrement chronique

La troisième cause collective qui fait de la thèse une épreuve est connue dans le milieu universitaire, mais elle s’apparente à un tabou professionnel : c’est le sous-encadrement auquel sont confronté.e.s de trop nombreux.ses doctorant.e.s, de la part de leurs laboratoires, qui ne prévoient pas toujours un accompagnement adapté, mais aussi de leur directeur.rice de thèse. Ce dernier est le.la principal.e encadrant.e du doctorant.e, sans toutefois être son employeur – a fortiori lorsque le.la doctorant.e n’est pas sous contrat faute de financement. Cette relation est atypique dans le monde du travail : elle place le.la doctorant dans une position ambiguë, entre celles d’étudiant.e en formation et de travailleur.se professionnel.le. Si cette relation d’autorité est parfois euphémisée (par le recours au tutoiement, par exemple), elle demeure très asymétrique notamment parce que le.la directeur.trice a le pouvoir, certes partagé avec d’autres collègues, de faire soutenir une thèse et d’aider ses doctorant.e.s à s’insérer des réseaux académiques. Figure intellectuelle plus ou moins tutélaire, le.la directeur.trice est censé.e conseiller ses.doctorant.e.s en matière d’enseignement et de publication, mais surtout les aider à mener à bien leur thèse, de la conception à l’écriture. Et c’est souvent là que le bât blesse : bien que le bon dosage entre encadrement et autonomie varie selon les profils de doctorant.e.s, trop nombreux sont ceux.celles qui s’estiment peu ou mal suivis, voire pas suivis du tout. On ne compte plus les récits de doctorant.e.s blasé.e.s de devoir envoyer un énième mail pour espérer qu’un chapitre de leur thèse soit relu, voire juste de décrocher un rendez-vous. De ce point de vue, les « comités de suivi » mis en place par décret en 2016, qui prennent des formes très variables selon les établissements[12], sont loin de résoudre toutes les difficultés[13]. Celles-ci sont de fait partagées par les doctorant.e.s les plus socialisé.e.s, mais aussi vécu individuellement par les plus isolé.e.s. Parmi ces dernier.e.s, combien abandonnent leur thèse en partie pour ces raisons[14] ? Aussi, il ne s’agit pas seulement de « savoir terminer une thèse », comme se l’entendent dire les doctorant.e.s. Il faut aussi savoir l’encadrer. Or, de nouveau, cette compétence ne fait que très rarement l’objet d’une formation[15]. Si les difficultés d’encadrement tiennent aussi à la situation de plus en plus tendue dans laquelle l’ensemble des chercheurs.ses et enseignant.e.s-chercheurs.ses exercent leur métier[16], il reste à mener sur ce point une réflexion collective d’ampleur[17] à laquelle il faut associer les responsables d’écoles doctorales et de laboratoires de recherche.

En définitive, la situation des doctorant.e.s ne doit plus être pensée indépendamment du contexte universitaire actuel et des relations d’encadrement dans lesquelles elle prend place. La dimension ascétique souvent associée à la thèse ne peut être vue uniquement comme le fruit d’une « vocation » qui justifierait les sacrifices – réels – relatés dans la presse. Elle repose aussi sur une conception solitaire du parcours doctoral, largement intériorisée par les doctorant.e.s et par leurs encadrant.e.s. Pourtant, la thèse est bien une affaire collective et il importe de rappeler que des causes structurales – institutionnelles et politiques – nuisent à son bon déroulement. Sortir d’une conception individualisante et concurrentielle[18] est un préalable indispensable pour réfléchir ensemble aux conditions de réalisation de la thèse. C’est également une façon de soutenir les collègues non titulaires, non seulement dans leur lutte contre la précarité[19], mais aussi vis-à-vis de autres difficultés qu’ils rencontrent.

[1] Selon une enquête de l’organisme Generation PhD, 65 % des répondants s’estiment trop isolés, notamment en SHS.
[2] L’analogie n’est pas anodine : en SHS, il est courant de terminer sa thèse au chômage, voire au RSA.
[3] Recrutés cette année et l’an passé comme titulaires, notre expérience de thèse est proche et beaucoup de nos ami.e.s et/ou collègues sont doctorant.e.s. Cette position nous permet de dire des choses que les non-titulaires ne peuvent pas toujours exprimer, bien qu’il ne s’agisse pas de parler en leur nom. Elle nous incite aussi à engager dès à présent une réflexion sur des pratiques d’encadrement auxquelles nous serons vraisemblablement confrontés dans les années à venir.
[4] Bien que le propos s’applique sans doute à des disciplines connexes des SHS, telles que la sociologie et l’histoire.
[5] Selon une estimation conjointe de l’ANCMSP, de l’AFSP et du CNU 04. Toutes disciplines confondues, cette estimation est portée à 13 000 postes d’EC manquants, soit 20 % du nombre actuel d’EC titulaires.
[6] On recensait 273 EC titulaires en 1998, contre 318 en 2003, et 390 en 2018. Au CNRS, le nombre de postes de chargé de recherches en section 40 a diminué de 10 % entre 2000 et 2013, passant de 215 à 194.
[7] Pour citer un exemple local, le nombre d’enseignants titulaires à l’université de Strasbourg est en baisse de 5,2 % sur la période 2010-2018, alors que le nombre d’étudiants a augmenté de plus de 20 % sur la même période.
[8] On trouve ici un aperçu de cette situation. Ajoutons qu’à Nantes, l’Université a récemment exigé des vacataires qu’ils remboursent les quelques euros perçus en trop à cause d’une erreur informatique du ministère des Finances.
[9] Plusieurs collectifs locaux se sont regroupés en 2016 au sein du Collectif national des travailleur·e·s précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.
[10] Par ailleurs, le doctorat en SHS reste mal (re)connu dans le secteur privé et la Fonction publique : cf. Collectif des docteur.e.s sans poste, « Avoir un doctorat, mais pas d’emploi ! », Le Monde, 18 mai 2017.
[11] S. Nicourd, « Les processus de désengagement dans le cadre du travail doctoral », SocioLogos, n° 10, 2015.
[12] Discussion scientifique de « fond » ou échange sur les conditions matérielles de la thèse ; présence ou non du directeur.rice de thèse et de ses collègues proches, ce qui contraint de fait la liberté de parole du.de la doctorant.e, etc.
[13] Celles-ci, qui vont de l’absence d’encadrement au harcèlement, sont exposées dans l’un des rares articles de presse consacrés au sujet : A. Raybaud, « Quand la relation avec son directeur de thèse vire au cauchemar », Le Monde, 15 janvier 2019. Signalons à ce propos l’action du Collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur (CLASCHES).
[14] Selon l’une des rares études sur le sujet (Céreq, « Les déterminants de l’abandon en thèse », 1998), le taux d’abandon avoisine les 65 % en SHS, contre 60 % en lettres, et seulement 10 % en chimie. Parmi les autres déterminants figurent le fait d’être plus âgé, d’être en couple avec enfant et d’exercer une activité en parallèle.
[15] Des initiatives récentes ont émergé, comme ici à l’université Paris-Sorbonne.
[16] D. Larousserie, « Le blues des chercheurs français », Le Monde, 14 octobre 2019.
[17] Il existe quelques réflexions individuelles de directeurs.trices de thèse : F. Buton, « Diriger des thèses science politique. Entretien avec Michel Offerlé », Palaestra, 2005, p.22-33 ; M. de Saint-Martin, « Que faire des conseils (ou de l’absence de conseils) de son directeur de thèse ? », dans M. Hunsmann et S. Kapp (dirs.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, 2013, p. 64-79. Par ailleurs, une sociologie de l’encadrement reste à mener, selon F. Buton et V. Dubois : « Directeur de thèse », dans H. Michel, S. Levêque, J.-G. Contamin (dirs.), Rencontres avec Michel Offerlé, Éd. du Croquant, 2018, p. 141-149.
[18] Reproduite dans une certaine mesure à l’échelle des titulaires par la course à l’excellence individuelle.
[19] Voir l’Appel solennel aux enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs, chercheuses et chercheurs titulaires de la fonction publique daté de juin 2019.

3. « Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) : nos statuts brûlent, ne regardons pas ailleurs ! », Lettre flash n°64 du SNESUP-FSU, 17 octobre 2019.

Pour préparer la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche, trois groupes de travail ont été mis en place par le Premier ministre en février dernier en vue d’une discussion parlementaire sur le sujet dès le printemps 2020. Leurs conclusions sont sans détour : remise en cause de nos statuts, de la collégialité universitaire et des libertés académiques. Tout y est, ou presque !

La fin programmée des MCF fonctionnaires.

Le rapport sur les emplois et les carrières fait bien le constat d’une situation française très défavorable. Cependant, si certaines propositions prises séparément peuvent ouvrir des pistes d’amélioration, leur ensemble fait apparaître une perspective très alarmante : elles conduiraient in fine à la disparition du corps des maîtres de conférences : suppression de la qualification, remise en cause de la référence aux 192 hTD pour permettre d’« adapter les obligations de service des enseignant·es-chercheur·euses à la réalité de leur métier » (sic), modulation de service sans possibilité pour les intéressé·es de la refuser. Le rétablissement de l’évaluation systématique des enseignant·es-chercheur·euses se profile également. La nouvelle gestion des ressources humaines ferait la part belle aux contrats : contrats de projet dont la durée, limitée, est inconnue à l’avance, pour soi-disant « lutter contre la précarité », CDD de type tenure track pour « attirer les talents » et les recruter sans concours, sous le statut de professeur des universités, et ainsi réduire le recrutement de titulaires à une petite poignée chaque année. La « revalorisation des salaires » proposée est en trompe-l’œil : elle reposerait sur le seul régime indemnitaire qui conserverait une part d’individualisation bien plus forte que dans le reste de la fonction publique.

L’appel à projets comme mode privilégié du financement de la recherche.

Les propositions font la part belle à l’Agence nationale pour la recherche (ANR) et à l’instance d’évaluation HCERES. Le recours accru aux appels à projets comme mode de financement de la recherche est encore renforcé là où le SNESUP-FSU défend une augmentation des crédits de base des laboratoires pour garantir l’indépendance et le droit à la recherche et du temps long pour s’engager dans des travaux ambitieux. La multiplication des primes individuelles et l’accélération de carrière pour les chercheurs ayant obtenu des financements européens laissent entrevoir l’accentuation prévisible du caractère « sélectif » et inégalitaire du système par le renforcement de la logique qui n’a d’excellence que le nom.

Un renforcement de la logique marchande.

Enfin, au chapitre de la recherche partenariale et de l’innovation, l’« exposition » obligatoire des doctorant·es à la recherche privée illustre parfaitement le fait que l’attractivité de la recherche est avant tout pensée en fonction des be-soins à court terme des entreprises, et beaucoup trop rarement en fonction des grands défis sociétaux et environnementaux auxquels nos sociétés doivent faire face, la logique économique reprenant systématiquement le dessus. Le SNESUP-FSU a des propositions pour lutter contre la précarité, pour un recrutement au plus près de la thèse et pour la revalorisation de nos carrières et de nos salaires. Il demande une hausse décisive du budget de la recherche, notamment des crédits de base des laboratoires, c’est-à-dire au minimum 1 milliard d’euros par an. Il appelle les collègues à prendre la me-sure des attaques portées à nos statuts et à nos conditions de travail, et à organiser des AG de personnels pour en informer largement la communauté.

VOTÉ À L’UNANIMITÉ.
Le service public de l’ESR et ses personnels sont ici clairement menacés, il faut une riposte collective à la hauteur des attaques.

4. « Mettre fin à la clochardisation de l’enseignement supérieur », discours de la députée Sabine Rubin à l’Assemblée nationale, 23 octobre 2019

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